• Création chorégraphique: Lassina Koné «prête» son corps aux fantômes de la crise sécuritaire

    Auteur : Boubacar Camara | novembre 27, 2020 | 180 views

«3111» ! Ce serait le nombre provisoire de morts (chiffre approximatif) du drame qui se joue au Mali, du début de la crise en janvier 2012 à une date récente. Et pour leur rendre hommage, Lassina Koné dit « Donkelas » en a fait le titre d’une originale création chorégraphique présentée pour la première et la dernière fois le 15 octobre 2020 à Tombouctou.

La Cité des 333 Saints a été très affectée par la rébellion puis l’invasion barbare des terroristes qui ont attaqué ses symboles comme les légendaires mausolées détruits ou défigurés.

Dans le désert de Tombouctou, il était 00h ce 15 octobre 2020 quand Lassina Koné a commencé à donner la première de sa création : «3111» ! Une première dite «Fantôme», c’est-à-dire sans spectateurs, pour «rendre hommage à toutes ces âmes perdues durant cette guerre au Mali», nous explique Lassina Koné dit «Donkelas», danseur et chorégraphe/fondateur et directeur artistique de l’Association «Don Sen Folo».

Et, tel un prisonnier empêché, le danseur se met debout, tente d’aller encore un peu plus loin, de repousser les limites de son propre corps. Son visage, toujours masqué et à moitié asphyxié par le linceul, se dessine et prend forme, «chargé de la souffrance des disparus». Et comme le dit si bien un critique, coupable de la lutte dans laquelle est prisonnier son peuple, «Lassina Koné tente la réconciliation et se libère peu à peu, lentement, jusqu’à évoluer à visage découvert». Et c’est dans un incroyable geste d’ouverture au monde, sur un morceau de Ballaké Sissoko (kora), qu’il termine la pièce, debout, les bras tendus, marchant vers l’avenir car libéré de sa chrysalide.

«Seule l’image du linceul noir au sol restera de ce moment vécu par lui seul, à minuit le 15 octobre 2020, au milieu du désert. Sa seule présence, la nuit, au milieu du désert de Tombouctou, lui suffit pour invoquer les esprits. Eux, les fantômes d’un pays massacré par cette guerre des terroristes», commente Véronique Framery fascinée par la vidéo du spectacle. «Connecté par la danse, il laisse ces âmes errantes le traverser, part et nous revient en permanence, aérien, comme si la mort tentait de l’arracher à son tour, et il termine apaisé comme s’il revenait d’un voyage astral», ajoute-t-elle.

à l’aide donc de son corps, aussi engagé que son esprit et son cœur, Lassina Koné essaie d’évoluer malgré l’entrave et de nous libérer de tous ces poids en accueillant celui des «3111 victimes de la rébellion et du terrorisme». Habité par ces fantômes, l’artiste s’étouffe, s’arrache les yeux. Il lutte et, à travers chaque mouvement, cherche à se libérer, à se défaire de cette chaîne, à l’étirer, à lui donner une nouvelle vie, à l’amener au bout d’elle-même. Et cela à l’image du Mali qui, depuis des années, cherche désespérément à se défaire de l’étau du terrorisme qui hypothèque la paix, sa stabilité, donc son développement.

Une création qui n’a pas vocation à être rejouée
Cette première, il l’a «dédiée aux esprits des âmes perdues». Et de nous confesser que «l’expérience de cette première sans public dans l’immense désert de Tombouctou restera pour toujours l’un des moments les plus profonds de ma vie». Le choix de la «Mystérieuse» (Tombouctou) n’est pas fortuit puisque cette «guerre est encore très présente au nord de notre pays. Ainsi, Tombouctou, qui était la ville de toutes les richesses, est aujourd’hui bien silencieuse dans ce désert immense», constate amèrement l’artiste et entrepreneur culturel.

Face à la quête du nombre juste, face aux explications des populations et des politiques, face aux informations floues des médias, Lassina danse les «3111 morts» pour «exprimer cette douleur, cette colère, cette peur qui vit en nous tous». Et aussi «cette tristesse» qui est en lui et qui est également celle de son pays. Cette création porte en elle seule le poids de la société, de la religion, de la colonisation et du néocolonialisme, de la réussite, de la culpabilité, de l’identité et du «poids de l’appartenance ethnique»…

«Plusieurs dates étaient prévues pour présenter cette création qui suscitait déjà beaucoup de promesse. Mais, je vous annonce que cette pièce va s’arrêter à cette première», souligne Lassina avec beaucoup de regret et d’amertume. Ainsi «3111» n’a pas vocation à être rejouée.

Mais, le danseur chorégraphe, fondateur et directeur artistique de «Don Sen Folo» remercie du «fond du cœur» Auguste Ouédraogo et Bienvenue Bazier ainsi que toutes les structures qui l’ont accueilli en résidence pour leur soutien et leur accompagnement. Il se dit aussi reconnaissant à l’Institut français de Paris et à son programme «Visa pour la Création» ainsi que l’équipe de Don Sen Folo.
Vivement alors la prochaine création chorégraphique de Lassina Koné avec le soutien, peut-on espérer, des mêmes partenaires.

Source: l’Essor


Commentaire